Histoire du Canal du Nivernais

 

       Reliant l’Yonne à la Loire en 174 kms, d'Auxerre à Decize via Clamecy, le canal du Nivernais fut créé au XVIIIè siècle dans le but initial d’approvisionner Paris en bois de chauffage. C'est un magnifique ouvrage, double escalier géant dont chaque marche correspond à un bief, l’espace compris entre deux écluses. Construit au départ pour permettre le flottage du bois de Clamecy vers Paris, il fut un important axe de communication qui contribua au développement économique des Vaux d’Yonne et de sa région jusqu’à l’arrivée du chemin de fer au XIXè siècle. Imaginés en 1684 puis en 1736 par le prévôt des marchands de la ville de Paris, les travaux du canal commencèrent seulement un siècle plus tard, en 1784.


C'est un hiver très rigoureux à Paris quelques années avant la Révolution qui donna tout son sens au projet : permettre par le flottage d'acheminer le bois de chauffage coupé dans le Morvan, lequel allait fournir 50% du volume de bois consommé par les Parisiens, toujours plus nombreux (si Paris comptait 300 000 habitants vers 1540, le million d'habitants est atteint vers 1810).

Les travaux de construction du canal commencèrent à La Collancelle. Là fut percée la plus grande voûte du site, de 758m de longueur, avec en amont les étangs de Vaux et de Baye et en aval l’échelle de seize écluses de Sardy-lès-Épiry. Le canal devait se terminer à Cercy-la-Tour, mais on décida de le prolonger jusqu'à Saint-Léger des Vignes pour faire la jonction avec le canal latéral à la Loire, il fût terminé en 1838. La construction fut maintes fois interrompue puis reprise et s’échelonna de 1784 à 1841. Une centaine de personnes y perdirent la vie, notamment lors des travaux du long tunnel de la Collancelle. Ouvert à la navigation à cette date, le canal fut réellement opérationnel à partir de 1855/1860 lorsque la basse Yonne (Auxerre à Montereau) et la haute Seine (Montereau à Paris) devinrent complètement navigables.

Canal du Nivernais train de bois

Composé de 116 écluses, toutes manuelles, dont 35 sur le versant Loire et 81 sur le versant Seine (le partage des eaux se situant au niveau de la Collancelle), le canal du Nivernais est un canal de jonction entre ces deux fleuves, d'une longueur de 174km (178km si on prend en compte le canal  de la Cure à Accolay), creusé dans un écrin de verdure, ce qui en fait l'un des plus beaux canaux d'Europe.
Son attrait est renforcé par la présence de remarquables ouvrages d’art d'époque, fruit du travail des ingénieurs et ouvriers : voûtes, tunnels, écluses, pont-levis. Formidable machine hydraulique, le canal est alimentée en eaux par plusieurs rivières, telles que l’Yonne, l’Aron et le Beuvron, mais aussi les étangs de Vaux et de Baye aménagés dans ce but. L'alimentation est effectuée via la rigole d'Yonne qui achemine l'eau du lac de Pannecière jusqu'au bief de partage (point culminant du canal) délimité par les écluses de Baye et de Port Brûlé.

À partir du bief de partage, l'eau s'écoule jusqu'à Chatillon-en-Bazois pour le versant Loire, ensuite c'est la rivière Aron qui apporte son eau jusqu'à Decize. Pour le versant Seine, la rivière Yonne alimente en eau le canal du Nivernais à partir de La Chaise et la Cure se joint à elle via l'embranchement de Vermenton jusqu'à Auxerre. On dénombre 23 barrages sur la rivière Yonne qui alimentent le canal. Ils permettent de maintenir un niveau d’eau suffisant pour assurer la navigation. Sur ces barrages subsistent 12 barrages équipés d’aiguilles et manœuvrés manuellement ainsi qu’un barrage à vannes manuelles.
La largeur des écluses 5,20m est identique sur tout le parcours. La hauteur varie de 0.80m (La Noue,  n°2 près d’Accolay) à 3.50m (Mingot, n°13 versant Loire). Le plus court bief est de 250m, le plus long de 7km. L’altitude du point de départ à Auxerre est de 97 m ; elle atteint 189m à l’arrivée à Saint-Léger-des-Vignes. Le point haut est situé au bief de partage de Baye, à 262m.
Le mouillage "théorique" est aujourd’hui en moyenne de 1,40m, mais seulement de 1,10m de Clamecy à Decize.

 

CANAL DE FLOTTAGE ET/OU DE NAVIGATION ?

 

Canal train de boisLe canal du Nivernais n’est pas séparable de cette activité cruciale de la région : le flottage du bois. Il est peut être utile de rappeler l’origine du flottage, qui remonte aux années 1540. Deux Nivernais et un marchand de bois parisien conduisent des essais sur la Cure et la haute Yonne. Si la technique du "flottage à bûches perdues" sur les rivières est connue depuis fort longtemps dans de nombreuses régions du monde, le radeau de bûches dénommé "train de bois" est une invention bourguignonne. En quelques années la technique est mise au point et le premier "train de bois" assemblé à Châtel-Censoir, emporté par le courant de l’Yonne et de la Seine, arrive à Paris le 20 avril 1547. Un premier train part de Clamecy en 1549. On estime que par l’Yonne transitait 75% du total du bois flotté, le restant passant par la Cure et le Beuvron. A l’aide de scies, haches et cognées, les arbres sont abattus l’hiver dans le Morvan, découpés en "moulées" (les bûches font nécessairement 1.14 mètre de long, et moins de 48cm de circonférence), puis marquées à chaque extrémité du signe de leur propriétaire. Des étangs aménagés par l’homme permettent de créer des crues artificielles. Au printemps, les retenues d’eau sont ouvertes au "flot" qui emporte les bûches perdues sur l’Yonne. Le long des rives, des "poules d’eau" (ouvriers) régularisent la descente. Des barrages arrêtent le bois, entre Armes et Lucy-sur-Yonne, pour que les flotteurs équipés d’un picot, tirent les bûches de l’eau, assemblées en train de bois et empilées par marques. C’est le "tricage". Les bûches étaient empilées sur 3m de haut par 3m de long, de manière à former une pile de 10 stères (3 x 3 x 1,14m). Un barrage existait aussi à Vermenton pour les bûches perdues sur la Cure. Après l'achat par les marchands de Paris au début de l'été, on confectionnait des trains de 200 stères, vastes radeaux de bois de moules longs de 72 à 75m, larges de 4.70m, épais de moins d'un mètre, qu'un homme, le compagnon de rivière, assisté d'un gamin, le gars de rivière, conduisait à Paris. Pour aider à la navigation et entretenir le niveau d'eau, la rivière était entrecoupée de gauthiers dans lesquels des perthuis laissaient des passages où l'eau s'engouffrait en cascades ; c'est par ces perthuis que devaient passer les trains, faisant des sauts de plusieurs mètres.

La chanson suivante énumère les pertuis qui s'échelonnaient d'Armes à Auxerre (recueillie par A. Millien et J.-G. Pénavaire, en 1880, auprès du père Godet, ancien flotteur à Clamecy) :

Débouchez Arm's et Clamecy,
La Forêt, Coulanges, Crain et Lucy,
Magny, Merry, Mailly-l'Château,
L'Bouchet, Mailly-la-Vill', les Dam's-Trucy,
L'Pré-Gilbert, Maunoir, Rivault, Vincell's, Bailly,
Vaux et Augy,
Les p'tits pertuis d'Auxerre aussi.

En 1804, par exemple, 4585 trains de bois furent acheminés à Paris, soit environ 900 000 stères. D’une longueur totale de 265 km, la "descente" de Clamecy à Paris s’effectuait en 12 journées harassantes. Les trains étaient alors désassemblés à Charenton, avant que les flotteurs ne reprennent le chemin du retour… à pied, en marchant en moyenne 50km par jour. Le saint patron des flotteurs était Saint Nicolas, fêté le 6 décembre. A l’apogée de l’activé du flottage, au cours du XIXè siècle, on considère qu’environ 500 flotteurs étaient présents sur le bassin de Clamecy. Mais le dernier train de bois partira de la capitale du flottage en 1877 et cette particularité nivernaise cessa complètement dans les années 1920 : de nouveaux modes de transport (chemin de fer et navigation sur le canal du nivernais, ironie de l’histoire!), de nouveaux modes de chauffage tels le charbon, ne permettaient plus au flottage d’être rentable.

 

A LUCY-SUR-YONNE

 

La construction du canal à Lucy-sur-Yonne a été réalisée entre 1826 à 1830, pour une longueur totale de 3.5 km. Deux écluses y sont présentes : en venant de Coulanges, celle de Bèze, soit la n°54, et celle de Lucy, la n°55 (qui comme son nom ne l’indique pas se trouve sur la commune de Lichères-sur-Yonne, alors que le pertuis de Crain-Bèze se situe sur la commune de Lucy !). Le pont sur le canal a été construit en bois en 1830 puis refait entièrement en 1880. Le pont de Bèze date quant à lui de 1846. Longtemps, les péniches étaient tractées par la force humaine depuis le chemin de halage, puis par des animaux (ânes, mulets,chevaux). Il y avait, en amont de Lucy, un "port" au niveau de la jonction (un racle) entre l’Yonne et le canal à la hauteur de Crain. Dans ce port étaient récupérées les buches flottées, triées par propriétaire et assemblées en train de bois, avant d’être acheminées à Paris. A Lucy, on fabriquait aussi des margotins : fagots de bois de 30 cm de long et autant de circonférence servant à l’allumage des feux. Cette activité procurait un revenu à la population vieillissante ou invalide.De Bèze à Lucy, les berges du canal étaient plantées de beaux arbres, des peupliers notamment, puis des noyers, qui ont petit à petit disparu. En parallèle du flottage, le canal est ouvert à la navigation marchande. Utilisé comme canal de flottage pendant les crues de l’hiver et au printemps, le canal du Nivernais se transforme en voie marchande de navigation le reste de l’année.  Ce qui n’est pas sans poser de nombreux conflits entre mariniers et flotteurs.
Au cours de l’année 1841, il est dénombré à Lucy le passage de 174 bateaux montants, et 368 descendants. Les marchandises transportées étaient essentiellement du bois de chauffage, des matériaux de construction, du bois de charpente et du charbon, mais aussi du vin (Tannay, Irancy) et de la houille (de La Machine). On comptabilisa le passage de 1500 "berrichones" (bateau étroit de 2.50m de large) en 1914.

 

DECLIN ET RENAISSANCE

 

Les bateaux de commerce ont abandonné ce canal progressivement, car nombre d’écluses n’ont pas été adaptées pour permettre le passage des grosses péniches (250 tonnes et plus). Les rares et derniers ont été vus au silo de Coulanges-sur-Yonne à la fin des années 1980. Les derniers bateaux ont fait escale à Auxerre pour charger du grain, puis plus tard à Monéteau pour le sable et le gravier. Le trafic commercial s'est donc peu à peu raréfié et la voie d'eau était inéluctablement condamnée au déclassement lorsqu‘à la fin des années 1960, un Anglais, Pierre Paul Zivy, passionné de navigation et très épris du site naturel de ce canal, eut l'idée d'installer une base nautique avec location de vedettes habitables pour faire découvrir les charmes multiples de cette région. Avec détermination et ténacité, il œuvra pour conserver le canal à la navigation. Ainsi, le département de la Nièvre reçut en 1972 de l'Etat la concession des sections menacées par ce déclassement. Aussi, pendant plusieurs années, le Conseil général de la Nièvre (avec à sa tête un certain François Mitterrand) a fait d'énormes efforts pour sauver et conserver définitivement ce canal tel quel, en lui donnant les structures nécessaires à sa nouvelle vocation touristique et de protection de la nature. 

On voit chaque semaine, en saison, passer des péniches-hôtel de standing entre Auxerre et Clamecy, même si la navigation leur reste difficile, en raison du faible tirant d'eau. Un grand nombre de bateaux de plaisance se croise au fil de l'eau, dont beaucoup d'étrangers. Les anglais n'hésitent pas à traverser le "Channel" pour découvrir ce havre de paix. Le canal du Nivernais est, avec 1800 à 2000 passages de bateaux par an, le deuxième canal le plus fréquenté de France, eu égard à ses nombreux attraits : patrimoine, nature, écluses manuelles, etc..

Pont sur le canal

En 2014, le lieu le plus fréquenté est toujours l’écluse du Batardeau à Auxerre avec 3125 passages (+ 12 % par rapport à 2013) et le lieu le moins fréquenté est toujours Cercy-la-Tour sur le versant Loire avec 1 013 bateaux         (+ 6.5 %).
On notera deux augmentations importantes, à Clamecy :     + 32.5% (1770 bateaux) et à Coulanges-sur -Yonne : + 34.4 % (1745 bateaux), sans doute du fait du déplacement de la base du loueur Le Boat de Châtel-Censoir à Tannay. 

Si depuis quelques années, le nombre total de bateaux a tendance à stagner voire diminuer, le nombre de bateaux individuels augmente (davantage d’allers simples entre deux points de location par exemple, et moins d’aller-retours d’un même bateau). En conclusion, le canal du Nivernais constitue un élément majeur du patrimoine de notre région, à la croisée de l’architecture, de l'histoire, du folklore, de l’environnement…

C’est aussi un précieux moteur pour l’économie locale. Les pouvoirs publics comme les structures privées sont déterminés à pérenniser et développer son activité et son rayonnement dans les années à venir. Espérons que Lucy-sur-Yonne prenne également sa part dans ce développement, où la présence du Canal est un atout fort.

Remerciements à : Andréa Bousquet et Philippe Bénard (Association des Amis du Canal du Nivernais), Jean-Marc Voyot (Syndicat mixte du Canal du Nivernais), Eric  Bolot (VNF Clamecy), Deborah Portal (SCA Clamecy), Josette et Yves Theurel.

Bibliographie

  • Manuscrit d'Auguste Chavance, Notes sur Lucy, 1927, consultable à la Société scientifique et artistique de Clamecy.
  • Un canal qui faillit être une impasse !, Emile Guillien, Clamecy, 1999.
  • La patrimonalisation d’un canal : le cas du canal du Nivernais, mémoire de Master 2,
    Mathilde Armingeat, 2014, disponible sur internet.
  • Canal du Nivernais à vélo, Ed. Michelin, 2014
  • Le Canal du Nivernais, Jean-Paul Dormont, La Camosine, n°159, 2015.

Site officiel : www.canaldunivernais.com
Association des Amis du canal : www.nivernais.org 

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